Entretien avec Matthieu Pinon, journaliste manga

Matthieu Pinon, journaliste manga

Né en 1977, élevé au Club Dorothée et à Récré A2 (comme nombre d’entre nous), Matthieu Pinon a commencé une carrière dans l’éducation nationale, qu’il a rapidement interrompue pour se consacrer à ses passions, et devenir journaliste spécialisé dans les mangas. Il a travaillé pendant dix ans avec la société qui édite les magazines AnimeLand et Japan Life Style, et travaille actuellement avec le magazine Coyote et le site Chronicart.com. Récemment, il s’est lancé dans la réalisation d’un ouvrage retraçant 60 ans d’évolution du manga, de 1952 à 2012. Il prend une courte pause dans les derniers jours de la campagne de financement participatif du livre (via My Major Company) pour discuter avec Geek Dad Power. Matthieu nous parle de dessins animés japonais, de la place de l’école dans la bande dessinée, de l’évolution des programmes télé pour enfants, et bien sûr de son projet Histoire(s) du manga moderne.

A quel âge as tu découvert l’univers des mangas, par quel biais, et quelles sont les premières séries qui t’ont séduit ?

J’étais très jeune, dès cinq ou six ans,  quand j’ai découvert les dessins animés japonais à la télévision. Collégien puis lycéen, j’ai continué d’en regarder et via un magazine de jeux vidéo, Player One, j’ai appris la sortie de Video Girl Ai aux éditions Tonkam. Je me le suis procuré dans la boutique proche du lycée (30 francs, je m’en souviens encore) et j’ai reçu un vrai choc. Une histoire d’amour pour adolescents, loin des romances à l’eau de rose, avec un côté gentiment fripon pour les hormones en pleine ébullition…

Grâce à Glénat, on redécouvrait à l’époque les mangas à l’origine des séries à succès (Dragon Ball, Sailor Moon et Ranma ½ en tête) mais c’est leur titre original Gunnm qui m’a vraiment marqué. Je lisais énormément de romans de science-fiction et la BD de Yukito Kishiro m’a scotché (et vingt ans plus tard me scotche encore).

A l’époque, le Club Dorothée, ses longues heures de programmes tous les jours, sa forte dose d’animation japonaise, ne plaisaient pas à tous les parents. Comment ça se passait chez toi ?

Ça se passait très bien. En fait, j’avais un an d’avance et je faisais mes devoirs… pendant les cours. Comme j’étais (très) bon élève, que je faisais du sport et que je lisais également beaucoup, il n’y avait aucun souci pour que je regarde des dessins animés. Et j’étais déjà assez critique envers certaines séries : je préférais couper la télé vingt minutes plutôt que regarder Les Popples.

Ton parcours est original : d’abord prof de maths et physique, tu es devenu journaliste spécialisé dans les mangas. Qu’est-ce qui a fait que tu as fini par revenir du côté obscur du manga ?

Comme beaucoup d’enseignants, j’ai connu des grosses difficultés face à un public qualifié de difficile, avec des conséquences qui m’ont fait décider de quitter cette voie. Et je suis nettement plus épanoui depuis cette décision !

 A propos d’école… Il y a pas mal de mangas qui explorent les questions d’enseignement au Japon, de façon plus ou moins humoristique (GTO, High School Kimengumi, Assassination Classroom…), et pas mal de thrillers se déroulent partiellement ou totalement en milieu scolaire (Death Note, King’s Game…). La BD franco-belge et les comics ne s’intéressent autant à l’école. As tu une explication ?

La pédagogie est abordée totalement différemment entre la France et le Japon. En France, on  cherche avant tout à développer le savoir des élèves, au Japon c’est le savoir-vivre. Il y a un aspect quasi-militaire au Japon, et je ne parle pas que des uniformes scolaires ! Les élèves ont une salle de cours attribuée, qu’ils doivent entretenir eux-mêmes, avec un roulement des équipes de nettoyage. Généralement, la matinée est dédiée aux cours magistraux, et l’après-midi aux clubs (de sport, de théâtre, de jardinage – qui entretient les plates-bandes de l’établissement, de journalisme…). A partir de là, l’établissement scolaire prend une part bien différente dans la vie de l’adolescent : en France, il y passe les cours ; au Japon, il y vit. Rien d’étonnant donc que les BD nippones tournent autour de ce lieu majeur dans le quotidien des lecteurs.

D’ailleurs, tout comme les compagnons de chambrée à l’époque du service militaire obligatoire en France, les lycéens japonais font souvent des réunions d’anciens élèves dix ou vingt ans après leur remise de diplôme.

Comment vois tu l’évolution du manga « jeunesse » (disons celui qui cible les 8-12 ans), entre notre génération années 80, et ce qui sort pour les enfants d’aujourd’hui ? Et les dessins animés qui passent aujourd’hui sur les grandes chaînes, qu’en penses tu ?

C’est très compliqué d’y répondre en quelques mots (il faut au moins un livre pour ça, haha) mais pour faire simple, il y a deux évolutions marquantes.

La première, celle d’un déphasage avec le public. Des locomotives éditoriales comme Naruto ou Bleach durent depuis plus de dix ans (voire quinze). Le lecteur qui a commencé à lire la série à dix ans en a désormais vingt, et n’a plus les mêmes attentes mais, à tout moment, de nouveaux lecteurs de dix ans peuvent prendre la série en cours. Depuis, pour garder ces jeunes adultes, les éditeurs multiplient les titres plus sombres, à la Death Note. Mais, selon moi, c’est uniquement décaler le problème, et il faut une nouvelle série pour redynamiser un genre en crise.

La seconde, c’est d’avoir appris de ses erreurs. Les shônen des années 80 (Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball, Olive & Tom…) ont TOUS connu le même syndrome. Après avoir posé toutes les bases de l’univers et fini le premier arc sur un affrontement épique, ils sont tombés dans la surenchère systématique pour finir en eau de boudin… Les auteurs de titres comme One Piece ou Hunter x Hunter (deux séries plus toutes récentes) l’ont bien compris et ils changent sans cesse d’univers, pour éviter la lassitude du lecteur et surtout, la leur !

Quant aux dessins animés… Je déplore la qualité actuelle des émissions jeunesse en général. Si l’on oublie Gulli, il n’y a plus d’animateur jeunesse, de « référent » comme Dorothée, Maureen Dorr ou Claude Pierrard et ça m’agace. Le public jeunesse mérite qu’on s’adresse à lui comme à une entité intelligente. Je regrette également les productions en 3D cheap privilégiées au détriment de projets 2D « trop chers ». Enfin, les producteurs ont réussi à inciter les parents à « laisser les enfants devant la télé ». Avec des productions pseudo-pédagogiques comme Dora, ils déculpabilisent les parents qui laissent finalement la télé faire office de nounou.

Un dessin animé doit être avant tout divertissant, et enseigner des concepts plus subtilement. Je pourrais citer Il était une fois… la vie mais je préfère parler d’une vieillerie méconnue, Les Aventures du Bosco, que j’ai revue récemment. La VF est d’un niveau de français si élevé qu’elle serait indiffusable aujourd’hui, avec emploi de passés simples et de termes «compliqués». On perd cette exigence sous prétexte que les enfants d’aujourd’hui ne comprendraient pas : c’est un manque de respect qui, hélas, va en grandissant.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de publier Histoire(s) du manga moderne ?

Deux choses. La première, c’est que les lecteurs de manga sont demandeurs de ce genre d’ouvrages, que les éditeurs ne jugent pas « bankables » de prime abord. La communauté de fans est cependant très exigeante, et est intraitable si les rédacteurs ne connaissent pas leur sujet. Laurent (co-auteur) et moi roulons notre bosse dans le milieu depuis plus de dix ans, nous nous estimons légitime pour cet ouvrage. Ce public est souvent considéré comme bêtement consommateur, alors qu’il s’agit de fans qui veulent en savoir plus sur leur passion.

La seconde, c’est qu’aujourd’hui encore, le grand public fait la confusion entre manga et anime, et reste accroché à des stéréotypes (grands yeux, cheveux hirsutes, sexe, violence etc). Le manga est installé en France depuis plus de vingt ans, une génération ! Il ne s’agit plus d’un épiphénomène comme le pensaient les médias généralistes, mais d’un bien culturel de consommation courante. A être si exigeante, la communauté manga s’est hélas trop souvent refermée sur elle-même, en « cercle d’initiés ». Il est temps de s’adresser au grand public avec le même niveau d’exigence sur le fond, mais en étant accessible sur la forme. D’où le choix de mise en page qui permet de picorer à son bon vouloir pour prendre des informations ponctuelles, mais aussi de voir au fil des pages l’évolution du média au cours des années.

Un dernier mot pour les lecteurs de Geek Dad Power ?

Matthieu à la Japan ExpoPlus de 200 contributeurs ont cru dans notre projet et soutiennent cette idée de s’adresser à la fois aux fans et aux néophytes, d’être à la fois dense sur le fond et agréable dans la forme. A travers ce livre, nous voulons rappeler que le manga n’est pas une culture « cheap » pour un public « cheap », mais une part intégrante de la culture mondiale à l’heure de la globalisation. Histoire(s) du manga moderne (1952-2012) sera disponible à la vente pour les fêtes de fin d’année, rien ne vous oblige à l’acheter dès aujourd’hui. Mais en soutenant le projet et en le faisant atteindre des chiffres impressionnants (129% à l’heure de cette interview), vous permettez aux autres contributeurs (ainsi qu’à vous-mêmes) d’obtenir des suppléments qui ne seront pas disponibles à la vente. Et surtout, vous donnerez un éclairage au projet qui prouve que le manga divertit mais intéresse, et qu’il y a un public intéressé en France. Ainsi, les éditeurs traditionnels finiront peut-être par remarquer cette demande croissante…

Merci beaucoup à Matthieu pour le temps qu’il m’a accordé pour cette interview, à 1h du matin la nuit dernière (un vrai rythme de mangaka). Vous pouvez suivre Matthieu sur Twitter, et pour le projet Histoire(s) du manga moderne c’est par ici que ça se passe !

Vous aimerez aussi...

Réagir à cet article